Choc pétrolier et tensions géopolitiques : le Maroc sous pression économique
Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient au Moyen-Orient, notamment en Iran, les répercussions économiques se font sentir bien au-delà des frontières de la région. Pour le Maroc, ces bouleversements posent un défi majeur, particulièrement en matière de stabilité énergétique et inflationniste. Abdellatif Jouahri, gouverneur de Bank Al-Maghrib (BAM), a récemment mis en lumière les enjeux liés à cette crise lors d’une conférence de presse tenue le 17 mars à Rabat. Selon lui, le principal canal de transmission des effets de cette guerre vers l’économie nationale reste les prix de l’énergie, un secteur qui influence directement plusieurs autres branches économiques.
1. L’inflation : un scénario central sous contrôle, mais sous surveillance
Bank Al-Maghrib maintient une lecture prudente de l’impact inflationniste, à condition que le conflit reste de courte durée. L’inflation, actuellement à des niveaux bas, devrait se situer autour de 0,8 % en 2025 et 2026, avant de remonter à 1,4 % en 2027. Cette modération s’explique par plusieurs facteurs internes, notamment :
- L’amélioration de l’offre de produits alimentaires ;
- Le repli des prix des carburants ;
- L’effet déterminant de la campagne agricole, avec une récolte exceptionnelle qui a pesé sur la baisse de l’inflation.
Cependant, cette stabilité apparente cache des incertitudes majeures. Les projections sur les prix du pétrole, par exemple, varient considérablement : de 79 à 140 dollars le baril, selon les scénarios. Une hausse prolongée à 140 dollars pourrait même déclencher une récession mondiale, selon les analyses d’Oxford Economics.
2. Le pétrole : un baril entre incertitude et répercussions économiques
Face à cette volatilité, Bank Al-Maghrib adopte une approche prudente et graduée. Les hypothèses centrales tournent autour de 80 dollars le baril, mais des scénarios plus pessimistes, à 100, 130, voire 140 dollars, sont également envisagés. Une telle hausse aurait des conséquences directes sur la facture énergétique du Maroc, déjà estimée à 125 milliards de dirhams en 2026. Si les prix dépassent ces prévisions, elle pourrait atteindre 150 milliards de dirhams, avec des répercussions sur :
- L’inflation ;
- La balance des paiements ;
- Les finances publiques.
Abdellatif Jouahri souligne que l’impact dépendra de la durée, de l’étendue et de l’intensité de la guerre, des variables hautement imprévisibles.
3. Politique monétaire : une gestion réactive et adaptative
Dans ce contexte incertain, Bank Al-Maghrib privilégie une gestion réactive. Le taux directeur a été maintenu à 2,25 %, une décision basée sur :
- La dynamique de l’activité économique ;
- La modération de l’inflation ;
- Les résultats des stress tests.
Cependant, le gouverneur n’exclut pas des ajustements en cours de route, voire une réunion exceptionnelle si la situation l’exige. La Banque centrale reste en alerte, prête à adapter sa politique monétaire en fonction de l’évolution des données.
4. Finances publiques : entre compensation et équilibres macroéconomiques
La gestion du choc dépendra également des choix budgétaires. Jouahri pose une question cruciale : faut-il répercuter l’augmentation des prix de l’énergie sur les consommateurs, ou atténuer l’impact via des mesures de compensation ? Le Maroc a déjà fait face à plusieurs crises au cours des quinze dernières années, ce qui a permis de roder les mécanismes de gestion. Cependant, le gouverneur insiste sur une ligne rouge : les mesures prises ne doivent pas compromettre les équilibres macroéconomiques, garants de la souveraineté économique.
Pour faire face à ces risques, le Maroc dispose d’une ligne de crédit modulable du FMI, un filet de sécurité qui ne sera utilisé qu’en cas de hausse extrême des prix du pétrole. En parallèle, une cellule de veille conjointe avec le ministère de l’Économie et des Finances a été mise en place pour suivre l’évolution de la situation internationale.
5. TPE et transformations financières : des défis structurels
Sur le plan interne, Bank Al-Maghrib s’attaque également au financement des très petites entreprises (TPE). Un système de scoring dédié, élaboré avec le crédit-bureau, vise à accélérer le traitement des dossiers et à améliorer l’évaluation des risques. Cependant, Jouahri rappelle que les difficultés d’accès au financement ne viennent pas uniquement des banques, mais aussi de faiblesses structurelles :
- Projets insuffisamment structurés ;
- Manque de clarté dans les business plans.
Parallèlement, la Banque centrale travaille sur la réduction de la circulation du cash, qui a augmenté de 15 % en 2025. Une étude a été transmise à la Primature et au ministère des Finances, proposant des mesures pour drainer le cash vers des canaux financiers réguliers.
Enfin, le projet de dirham électronique (e-dirham) avance, mais reste un chantier de moyen terme, avec une concrétisation prévue d’ici 5 ans. En revanche, la loi encadrant les crypto-monnaies a été soumise aux commentaires du public et sera bientôt déposée au Parlement.
6. Croissance économique : une accélération portée par l’agriculture et l’investissement
Malgré un environnement international incertain, l’économie marocaine affiche une résilience remarquable. Après une croissance de 4,8 % en 2025, le PIB devrait progresser de 5,6 % en 2026, avant de ralentir à 3,5 % en 2027. Cette performance repose sur :
- Un rebond agricole marqué, avec une production céréalière estimée à 82 millions de quintaux en 2026 ;
- La résilience des secteurs non agricoles, soutenue par l’investissement dans les infrastructures.
Cependant, cette dynamique reste dépendante des aléas climatiques, avec un repli prévu de 5,3 % en 2027 en cas de retour à une campagne céréalière moyenne.
7. Finances publiques : un déficit en repli malgré des dépenses en hausse
Sur le plan budgétaire, les finances publiques montrent des signes de consolidation progressive. En 2025, les recettes ordinaires ont augmenté de 15,3 %, tandis que les dépenses globales ont progressé de 11,8 %. Malgré ces pressions, le déficit budgétaire devrait baisser, passant de 3,6 % du PIB en 2025 à 3,4 % en 2027 (hors recettes de privatisation). Cette amélioration reflète un effort de maîtrise budgétaire, tout en maintenant un niveau d’investissement public soutenu.
Face à une équation complexe marquée par la guerre au Moyen-Orient, Bank Al-Maghrib adopte une approche prudente, réactive et adaptative. Entre stabilité énergétique, inflation maîtrisée et résilience économique, le Maroc mise sur ses fondamentaux solides pour naviguer dans cette période d’incertitude. Les défis restent nombreux, mais les mécanismes de gestion de crise, renforcés par l’expérience, offrent une lueur d’optimisme pour l’avenir.
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