Croissance sans emplois : le CESE met en lumière les fragilités du modèle économique marocain
Le Maroc a consolidé ces dernières années plusieurs fondamentaux de son économie, notamment la stabilité macroéconomique, le développement des infrastructures et la diversification de son appareil productif. Mais derrière ces avancées, une fragilité structurelle demeure : la croissance ne se traduit pas suffisamment par la création d’emplois. C’est l’un des principaux constats mis en avant par le Conseil économique, social et environnemental (CESE) dans son rapport annuel consacré à l’année 2025, adopté en juin 2026.
Une croissance qui crée moins d’emplois
Le diagnostic du CESE met en évidence un affaiblissement progressif du lien entre expansion économique et amélioration du marché du travail. Autrement dit, l’augmentation de la richesse produite ne s’accompagne plus, dans les mêmes proportions, d’une progression des opportunités professionnelles.
Cette évolution traduit une transformation profonde de la structure productive. Une part croissante de la valeur ajoutée est générée par des activités davantage capitalistiques ou présentant une capacité limitée à absorber une main-d’œuvre importante. À l’inverse, certains secteurs historiquement intensifs en emplois, notamment le textile et l’habillement, ont vu leur poids relatif se réduire.
Le phénomène pose ainsi une question centrale pour la politique économique : comment convertir davantage les investissements, les gains de productivité et la montée en gamme industrielle en emplois durables et accessibles à une population active en croissance ?
Un tissu productif fortement fragmenté
Pour le CESE, cette difficulté ne peut être dissociée de la structure du tissu entrepreneurial marocain. Celui-ci reste largement dominé par les très petites, petites et micro-entreprises, tandis qu’un nombre beaucoup plus réduit de sociétés de taille moyenne et grande concentre une part importante des capacités productives, des investissements et des activités à forte valeur ajoutée.
Les données citées dans l’analyse du tissu productif montrent que les micro, très petites et petites entreprises représentent environ 98,5 % des entreprises, contre 1,5 % pour les entreprises de taille moyenne et grande.
Cette configuration n’est pas problématique en soi. Elle devient toutefois un enjeu lorsque les petites structures peinent à franchir les différents seuils de développement, à accéder au financement, à investir dans la technologie ou encore à intégrer les chaînes de valeur des grandes entreprises.
L’ascenseur entrepreneurial peine à fonctionner
Le passage d’une petite structure à une entreprise de taille supérieure apparaît particulièrement limité. Selon les éléments rapportés autour du diagnostic du CESE, entre 2017 et 2022, la très grande majorité des microentreprises, des TPE et des petites entreprises n’ont pas changé de catégorie de taille.
Cette faible mobilité entrepreneuriale révèle les limites d’un modèle dans lequel une multitude de petites unités coexistent avec un nombre restreint de grandes entreprises capables de se positionner sur les marchés internationaux.
Le problème dépasse donc la seule question de la survie des entreprises. Il concerne leur capacité à grandir, à recruter, à investir et à devenir des acteurs structurants de leur secteur. Or, sans ce changement d’échelle, la création d’emplois demeure mécaniquement limitée.
Des champions industriels encore insuffisamment connectés aux PME
Le Maroc dispose pourtant de filières industrielles devenues des références dans les chaînes de valeur internationales, notamment dans l’automobile et l’aéronautique. Ces secteurs ont bénéficié d’importants investissements et d’une stratégie d’intégration progressive dans les chaînes de production mondiales.
Le CESE relève cependant un déficit de connexion entre ces entreprises performantes et une grande partie du tissu entrepreneurial national. La question n’est donc plus uniquement d’attirer les investissements ou de développer de nouveaux pôles industriels, mais de renforcer les retombées de ces investissements sur l’écosystème local.
Une meilleure intégration des PME marocaines dans les chaînes d’approvisionnement pourrait notamment favoriser la diffusion des technologies, des compétences, des standards de qualité et des gains de productivité. Elle permettrait également d’accroître l’effet multiplicateur des grands investissements sur l’économie nationale.
L’enjeu du changement d’échelle
Cette situation met en lumière les limites d’une politique économique fondée uniquement sur l’accélération de l’investissement. Le défi consiste désormais à améliorer la qualité et la diffusion de la croissance.
Cela suppose notamment de faciliter l’accès des petites entreprises au financement, d’améliorer leur accompagnement, de renforcer leur capacité d’innovation et de favoriser leur intégration dans les chaînes de valeur des grands groupes. Les dispositifs publics existent déjà, mais leur impact doit être davantage évalué à partir de leur capacité à produire des changements durables.
L’enjeu est également territorial. La concentration des investissements et des activités à forte valeur ajoutée dans certains pôles économiques peut accentuer les écarts entre territoires si elle ne s’accompagne pas d’un développement plus équilibré du tissu productif.
Transformer la croissance en emplois durables
Le rapport annuel du CESE ne remet pas en cause les progrès enregistrés par le Maroc. Il souligne plutôt une contradiction croissante entre une économie qui gagne en sophistication et un marché du travail qui ne bénéficie pas suffisamment de cette transformation. Le Conseil a d’ailleurs structuré son rapport 2025 autour des principales évolutions économiques, sociales et environnementales du pays, tout en identifiant plusieurs points de vigilance.
Le véritable défi pour le modèle économique marocain est désormais de rapprocher ces deux dynamiques. Une croissance durablement inclusive devra davantage s’appuyer sur des entreprises capables de changer d’échelle, sur une industrie mieux connectée à son environnement national et sur des investissements dont les retombées en matière d’emploi sont plus importantes.
À l’approche des prochaines étapes de transformation économique du Royaume, la question n’est donc plus seulement de savoir combien de richesse est créée, mais aussi combien d’emplois, quelles compétences et quelles opportunités cette richesse permet de générer.
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