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La compétence face à la légitimité

Vendredi 26 Juin 2026 - 13:23
Par: Sabri Anouar
La compétence face à la légitimité

« Toute domination cherche à éveiller et à entretenir la croyance en sa légitimité », écrivait Max Weber. Quelques siècles plus tôt, Jean-Jacques Rousseau rappelait dans Du Contrat social que « le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir ».
Ces deux réflexions, séparées par plusieurs siècles, trouvent aujourd'hui un écho particulier dans le débat public marocain. Au gré des préparatifs électoraux, des remaniements gouvernementaux réels ou supposés, des spéculations médiatiques et des discussions qui animent régulièrement la sphère politique, une même interrogation ressurgit : la compétence suffit-elle à gouverner ?
Les rumeurs, récurrentes ou circonstancielles, évoquant l'éventuelle arrivée aux responsabilités gouvernementales de dirigeants reconnus, à l'image de Mustapha Terrab, président-directeur général du Groupe OCP, ou encore de Mohamed Benchaâboun, ancien ministre et actuel dirigeant de Maroc Télécom, témoignent moins d'une réalité politique que d'une interrogation plus profonde de notre société : l'excellence managériale constitue-t-elle, à elle seule, un passeport pour gouverner ? Et ce, pour ne citer qu'eux.

Pour reprendre une maxime inspirée des travaux de Max Weber, « la compétence administre, mais seule la légitimité autorise à gouverner ».
Toute la question réside dans cette distinction fondamentale. Car administrer consiste à gérer, optimiser, exécuter et produire des résultats. Gouverner relève d'une tout autre logique : il s'agit d'arbitrer entre des intérêts parfois contradictoires, de définir des priorités collectives, de porter une vision de la société et, surtout, de rendre des comptes aux citoyens.
La démocratie ne repose pas uniquement sur l'efficacité de la décision publique ; elle repose également sur l'acceptation collective de ceux qui prennent cette décision. Autrement dit, l'expertise peut produire de bonnes politiques ; seule la légitimité démocratique permet de les rendre politiquement acceptables.

Quand l'expertise prétend au pouvoir

Le technocrate n'est pas un adversaire de la démocratie. Bien au contraire. Par sa maîtrise des dossiers, sa connaissance de l'administration et sa capacité d'exécution, il constitue souvent un rouage essentiel du fonctionnement de l'État.
Depuis l'indépendance, le Maroc a régulièrement fait appel à de hauts commis de l'État, à des experts et à des profils issus de l'administration pour accompagner les grandes transformations économiques, institutionnelles et sociales du pays. Des figures telles que Ahmed Réda Guédira, Driss Jettou ou encore Mohamed Berrada ont, chacune à leur manière, illustré cette tradition marocaine où expertise administrative et responsabilité publique se croisent régulièrement. Cette tradition a permis d'assurer continuité, stabilité et efficacité dans la conduite de nombreuses politiques publiques.
La question mérite toutefois d'être posée : diriger une grande administration, une institution stratégique ou une entreprise publique, aussi remarquable que puisse être cette expérience, recouvre-t-il les mêmes exigences que celles de la conduite des affaires politiques ?

Administrer n'est pas gouverner

Administrer consiste à gérer, optimiser, réformer, exécuter et produire des résultats. Gouverner relève d'une autre nature : il s'agit d'arbitrer entre des intérêts parfois contradictoires, de définir des priorités collectives, de porter une vision de la société et, surtout, de rendre des comptes aux citoyens.
Un ingénieur peut parfaitement savoir comment construire un pont ; mais décider de construire ce pont plutôt qu'un hôpital, une école ou une route relève d'un choix éminemment politique. Et ce choix, dans une démocratie, ne peut être pleinement légitime qu'à travers l'expression de la volonté populaire.
Le philosophe allemand Jürgen Habermas rappelait que la légitimité démocratique ne découle pas uniquement de l'efficacité des décisions publiques, mais également de la participation des citoyens à leur élaboration et à leur validation. Autrement dit, l'efficacité ne saurait remplacer la représentation.

Le Maroc et la tentation technocratique

L'histoire politique du Maroc est marquée par un subtil équilibre entre légitimité politique et expertise technocratique. Plusieurs gouvernements ont intégré des personnalités non partisanes, appelées à mettre leurs compétences au service de l'intérêt général.
Pendant de longues décennies, les textes constitutionnels marocains laissaient une large marge d'appréciation dans la désignation du Premier ministre et des membres du gouvernement. Cette architecture institutionnelle permettait un recours plus important à des profils technocratiques dans la conduite de l'exécutif.
Toutefois, cette réalité a toujours coexisté avec une interrogation récurrente : peut-on gouverner durablement sans passer par l'épreuve du suffrage ?

2011 : le suffrage au cœur de l'exécutif

La Constitution de 2011 a marqué, à cet égard, un tournant majeur dans l'histoire institutionnelle du Royaume.
En prévoyant que le Chef du gouvernement soit nommé au sein du parti politique arrivé en tête des élections législatives, le constituant marocain a consacré un lien plus direct entre l'exercice du pouvoir exécutif et la volonté populaire exprimée dans les urnes.
Pour la première fois dans l'histoire constitutionnelle contemporaine du Royaume, la désignation du chef de l'exécutif se trouvait ainsi explicitement arrimée au verdict des urnes. Une évolution majeure qui a profondément reconfiguré l'équilibre entre technocratie et légitimité élective.
Cette évolution ne signifie pas pour autant la disparition de la technocratie. La Constitution permet toujours l'intégration de personnalités non élues au sein du gouvernement. Ce choix traduit une volonté d'équilibre entre deux exigences complémentaires : d'une part, la légitimité démocratique issue du suffrage ; d'autre part, l'expertise nécessaire à la conduite de politiques publiques de plus en plus complexes.
Le modèle marocain semble ainsi avoir privilégié la complémentarité plutôt que l'opposition entre compétence et représentation politique.

L'école du Parlement

L'expérience des grandes démocraties parlementaires confirme d'ailleurs cette recherche d'équilibre.
Le Royaume-Uni, souvent présenté comme l'une des plus anciennes démocraties parlementaires au monde, demeure particulièrement attaché à la légitimité parlementaire. Pour prétendre diriger le gouvernement britannique, il ne suffit pas de disposer d'une expertise reconnue ou d'une forte popularité. Encore faut-il pouvoir s'appuyer sur une majorité parlementaire et, dans la pratique, siéger au Parlement.
Les débats récents outre-Manche l'ont rappelé avec force : l'accès aux plus hautes responsabilités gouvernementales demeure étroitement lié à l'expérience parlementaire et à la représentation populaire.
Gouverner ne consiste pas uniquement à administrer ; c'est aussi débattre, convaincre, défendre des choix publics, répondre aux critiques, accepter la contradiction et assumer ses décisions devant la Nation. Les bancs du Parlement ne sont pas seulement un lieu de délibération : ils constituent, dans les démocraties représentatives, l'une des écoles les plus exigeantes de la responsabilité politique.
La compétence peut préparer à l'exercice du pouvoir ; l'expérience parlementaire, elle, prépare à l'exercice de la démocratie.

L'expertise au service du politique, non à sa place

Faut-il, dès lors, exclure les technocrates de l'action gouvernementale ? Certainement pas. Les défis contemporains imposent plus que jamais le recours à l'expertise. Mais cette expertise doit éclairer la décision politique et non s'y substituer.
Car, en démocratie, le pouvoir ne tire pas sa légitimité de la seule maîtrise des dossiers, aussi remarquable soit-elle. Il la puise avant tout dans la confiance des citoyens.
Au fond, la question n'est pas de savoir si les technocrates doivent gouverner, mais de déterminer à quelles conditions leur expertise peut s'inscrire dans un cadre démocratique pleinement assumé.
Car une démocratie mature ne choisit ni la compétence contre la légitimité, ni la légitimité contre la compétence. Elle cherche à les réconcilier.
L'expert peut éclairer la décision. Le citoyen, lui, demeure le seul à pouvoir l'autoriser.


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