Main-d’œuvre agricole : un accord pour sortir de l’improvisation saisonnière
La question de la main-d’œuvre saisonnière, longtemps considérée comme un maillon fragile de l’agriculture marocaine, fait l’objet d’une nouvelle approche institutionnelle. Une convention-cadre dédiée à l’emploi et à l’employabilité dans le secteur agricole a été signée vendredi 23 janvier à Rabat, réunissant le ministère de l’Agriculture, celui de l’Inclusion économique, l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (Anapec) ainsi que la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader).
Cet accord, conclu pour une durée de trois ans et renouvelable, marque un tournant dans la gestion du travail agricole. Il ambitionne de dépasser les pratiques fragmentées et souvent tardives qui prévalaient jusqu’ici, en instaurant une logique de planification anticipée des besoins en main-d’œuvre, structurée par filière et par territoire. L’objectif affiché est clair : mieux organiser l’offre et la demande de travail saisonnier, tout en favorisant l’accès à des emplois formels et déclarés.
Dans ce dispositif, l’Anapec est appelée à jouer un rôle central d’intermédiation. En coordination avec les organisations professionnelles agricoles, l’agence devra faciliter le rapprochement entre exploitations et travailleurs, tout en accompagnant la montée en compétences des saisonniers à travers des actions de formation ciblées. L’enjeu est double : sécuriser les parcours professionnels en milieu rural et garantir aux exploitants une main-d’œuvre disponible, qualifiée et mobilisable lors des périodes de forte intensité des travaux.
Le poids du travail saisonnier dans l’agriculture marocaine justifie pleinement cette démarche. Près de 70 % des emplois agricoles relèvent de cette catégorie, ce qui confère à leur bonne organisation un rôle déterminant dans la performance globale du secteur. Pourtant, sur le terrain, les difficultés s’accumulent. Dans des bassins agricoles majeurs comme le Souss, le Loukkos ou le Gharb, les exploitations peinent de plus en plus à constituer des équipes complètes lors des pics d’activité.
Le développement de cultures à forte valeur ajoutée, telles que les fruits rouges, l’avocat, les plantes médicinales ou certaines productions maraîchères, a renforcé la dépendance à une main-d’œuvre nombreuse et immédiatement opérationnelle. Or, ces filières restent peu mécanisables pour des opérations clés comme la récolte, la taille ou certains traitements, rendant toute pénurie de travailleurs particulièrement pénalisante.
Les conséquences économiques sont loin d’être marginales. Dans certaines exploitations, le manque de main-d’œuvre peut entraîner jusqu’à 15 % de pertes à la récolte, faute d’intervenir dans des fenêtres de temps souvent très étroites. Pour les agrumes, les retards de cueillette perturbent parfois l’ensemble de la chaîne de valeur, avec des stations de conditionnement contraintes de fonctionner en dessous de leurs capacités durant des périodes cruciales pour l’exportation.
À ces pertes directes s’ajoutent des coûts indirects croissants. Le recrutement sur des distances de plus en plus longues impose des temps de trajet importants, parfois de plusieurs heures par jour, transformant le transport des ouvriers agricoles en un poste de dépense à part entière. L’absentéisme, accentué par la précarité des conditions de mobilité et d’hébergement, complique davantage l’organisation du travail.
La question du logement temporaire des saisonniers demeure l’un des points les plus sensibles. Peu d’exploitations disposent d’infrastructures adaptées, ce qui limite l’attractivité du secteur pour une main-d’œuvre issue de régions éloignées. Par ailleurs, la crainte de perdre certains dispositifs sociaux continue de dissuader une partie des travailleurs de déclarer formellement leur activité, alimentant une zone grise qui freine toute structuration durable du marché du travail agricole.
Face à ces contraintes, le recours à l’intérim s’est fortement développé ces dernières années. S’il permet de sécuriser rapidement des effectifs, il renchérit le coût du travail et accentue les écarts entre grandes exploitations, mieux armées financièrement, et structures de taille moyenne ou modeste. Dans certaines régions, le recours à une main-d’œuvre migrante s’est également intensifié, révélant l’ampleur du décalage entre les besoins agricoles et les ressources locales disponibles.
La concurrence d’autres secteurs économiques vient aggraver ces tensions. Le bâtiment, les chantiers d’infrastructures ou encore l’industrie automobile attirent une partie de la main-d’œuvre potentielle, souvent séduite par des conditions jugées plus stables ou plus rémunératrices. L’agriculture se retrouve ainsi en concurrence directe pour des profils peu qualifiés mais devenus stratégiques pour la continuité de la production.
En reconnaissant explicitement le rôle central du travail saisonnier dans la compétitivité des filières agricoles, la convention-cadre ouvre la voie à une gestion plus organisée, territorialisée et anticipée de la main-d’œuvre. À mesure que les exigences en matière de qualité, de volumes et de respect des calendriers s’intensifient, la capacité à mobiliser les travailleurs au bon moment s’impose désormais comme un enjeu économique majeur pour l’agriculture marocaine.
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