Retraites au Maroc : 17 milliards de dirhams pourraient financer les infrastructures
La Banque africaine de développement (BAD) recommande de mobiliser une partie des réserves des régimes de retraite marocains pour soutenir le financement des infrastructures de long terme. Dans son rapport consacré au Maroc, publié le 30 octobre 2026, l’institution préconise la création de fonds spécialisés associant capitaux institutionnels, publics, bancaires et internationaux. À fin 2025, les réserves des quatre principaux régimes de retraite atteignaient 340,8 milliards de dirhams, soit environ 37,3 milliards de dollars.
Cette proposition vise à orienter une partie de cette épargne vers des projets structurants, tout en préservant les engagements des caisses envers leurs affiliés et bénéficiaires. La BAD conditionne cette mobilisation à des garanties adaptées, à une gouvernance transparente et à des mécanismes permettant de maîtriser les risques.
Des réserves en hausse malgré un écart entre cotisations et prestations
Selon le Rapport sur la stabilité financière 2025, élaboré par Bank Al-Maghrib, l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (ACAPS) et l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), les réserves des quatre régimes ont progressé de 4,3 % en 2025, passant de 326,9 à 340,8 milliards de dirhams.
Ces actifs concernent le régime des pensions civiles de la Caisse marocaine des retraites (CMR), le régime général du Régime collectif d’allocation de retraite (RCAR), la branche longue durée de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR).
Au cours de l’année 2025, ces régimes ont collecté 73 milliards de dirhams de cotisations auprès de 5,1 millions de cotisants. Dans le même temps, ils ont versé 75,3 milliards de dirhams à environ 1,5 million de bénéficiaires. Les prestations ont ainsi dépassé les cotisations de 2,3 milliards de dirhams, avant la prise en compte des revenus financiers et des autres composantes des comptes.
Les placements ont toutefois généré 14,7 milliards de dirhams de revenus financiers, contribuant à la progression des réserves. La situation demeure néanmoins contrastée selon les régimes : la CMR et le RCAR enregistrent des déficits techniques, tandis que la branche longue durée de la CNSS et la CIMR conservent des soldes techniques positifs.
Une allocation dominée par les placements défensifs
La structure des portefeuilles témoigne d’une préférence pour les actifs défensifs. Hors dépôts de la CNSS auprès de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), le portefeuille des régimes de retraite s’élevait à 271,8 milliards de dirhams.
Les titres à revenu fixe représentaient 54,3 % de ce portefeuille, soit environ 147,6 milliards de dirhams. Les actions et parts de fonds pesaient 33,9 %, pour près de 92,1 milliards. L’immobilier comptait pour 10,7 %, soit 29,1 milliards, tandis que les autres placements représentaient 1,1 %.
À ces actifs s’ajoutent les dépôts de la branche longue durée de la CNSS auprès de la CDG, qui atteignaient 69 milliards de dirhams. En combinant ces dépôts aux titres à revenu fixe, les actifs défensifs représentaient environ 216,6 milliards de dirhams, soit 63,6 % de l’ensemble des réserves.
La répartition a peu évolué en un an. La part des titres à revenu fixe est restée stable à 54,3 % entre 2024 et 2025. Celle des actions a légèrement diminué, de 34,3 % à 33,9 %, tandis que la proportion de l’immobilier a progressé de 10,3 % à 10,7 %.
Les OPCI, un précédent pour l’investissement institutionnel
Le rapport met également en évidence la présence des investisseurs institutionnels sur le marché des organismes de placement collectif immobilier (OPCI). À fin 2024, les assureurs, les organismes de prévoyance et les caisses de retraite détenaient 39,5 % de l’actif net de ces véhicules, évalué à 109,3 milliards de dirhams. Leur participation représentait alors environ 43,2 milliards de dirhams.
À fin 2025, l’actif net global des OPCI a atteint 133,97 milliards de dirhams, en progression de 22,6 %, selon les données de l’AMMC. La part des mêmes investisseurs institutionnels est toutefois revenue à 36,6 %, soit une baisse de 2,9 points, derrière celle des banques, qui s’établissait à 38 %.
En valeur, leur exposition a néanmoins augmenté pour atteindre environ 49 milliards de dirhams, contre 43,2 milliards un an auparavant. Cette progression de 13,6 % reste inférieure à celle de l’ensemble du marché des OPCI.
Ces véhicules offrent un précédent en matière de participation des investisseurs institutionnels au financement d’actifs réels. En 2024, les actifs immobiliers représentaient 94,8 % de leurs portefeuilles, principalement dans l’éducation et la formation, la santé et les bâtiments administratifs.
Le financement des infrastructures présente cependant des caractéristiques différentes de celui de l’immobilier locatif. Les autoroutes, les installations hydrauliques, les ports et les réseaux énergétiques impliquent des risques spécifiques liés notamment à la construction, aux recettes d’exploitation et à la durée des investissements.
Des fonds spécialisés pour répartir les risques
Pour favoriser l’investissement de long terme, la BAD préconise la création de fonds d’infrastructure capables de réunir l’épargne institutionnelle et des capitaux publics, bancaires et internationaux. Le dispositif pourrait également s’appuyer sur des obligations de projet, des garanties partielles et des mécanismes de financement mixte destinés à mieux répartir les risques.
L’approche proposée privilégierait une participation des caisses sous forme de parts ou d’obligations, plutôt que le financement direct des chantiers. Des garanties pourraient couvrir une partie des risques liés à la construction, aux variations de change ou aux recettes générées par les infrastructures.
La préparation des projets constitue un autre volet essentiel du dispositif. Des contrats clairement définis, des prévisions de revenus crédibles et des mécanismes de sortie adaptés permettraient de mieux concilier les exigences des investisseurs avec les obligations des régimes de retraite.
La BAD souligne également l’importance de règles de marché et d’une information financière adaptées aux titres de très longue durée. La gouvernance, la transparence et la qualité des garanties seraient déterminantes pour rendre ces placements compatibles avec les impératifs de rendement et de liquidité des caisses.
Une mobilisation conditionnée par les garanties
La proposition de la BAD constitue une orientation financière et ne signifie pas que les régimes de retraite ont déjà décidé d’investir dans ces fonds. Toute mobilisation devrait tenir compte des engagements futurs des caisses, de leurs besoins de liquidité et des règles prudentielles applicables.
L’ampleur du potentiel financier apparaît néanmoins significative. Une allocation équivalente à 1 % des réserves représenterait environ 3,4 milliards de dirhams. Une part de 5 % atteindrait près de 17 milliards de dirhams.
Pour l’institution panafricaine, une fraction de cette épargne pourrait contribuer au financement des infrastructures à condition que les projets offrent des revenus prévisibles, des garanties vérifiables, une gouvernance transparente et des perspectives de liquidité compatibles avec le versement des pensions.
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