Retraites au Maroc : l’économie informelle et le faible emploi féminin fragilisent l’avenir du système social
Le système marocain de retraite et de protection sociale fait face à des défis structurels majeurs. Dans un récent rapport, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) met en garde contre les conséquences combinées de l’ampleur de l’économie informelle, du faible taux d’activité des femmes et du vieillissement accéléré de la population. Selon l’institution, ces facteurs pourraient compromettre l’équilibre financier et social des régimes de retraite dans les décennies à venir.
Intitulé « Secteur informel, genre et transition démographique : dynamiques des inégalités cumulatives et transition intergénérationnelle », le rapport analyse les liens entre précarité économique, inégalités de genre et évolution démographique au Maroc. L’étude souligne que ces phénomènes se renforcent mutuellement et accentuent les vulnérabilités sociales.
Le HCP rappelle que l’économie informelle occupe toujours une place centrale dans le marché du travail marocain. Plus des trois quarts des actifs exercent dans ce secteur, répartis dans plus de deux millions d’unités de production. Cette situation favorise la précarité de l’emploi et limite fortement l’accès à une couverture sociale stable.
L’institution estime que le problème dépasse la simple distinction entre secteur formel et informel. Le fonctionnement actuel du marché du travail contribue également à reproduire les inégalités entre hommes et femmes, mais aussi entre catégories sociales selon le niveau d’éducation. Ces disparités ont des répercussions directes sur les droits à la retraite et sur l’accès futur aux prestations sociales.
Le rapport insiste particulièrement sur la faible participation des femmes au marché du travail. En 2024, le taux d’activité féminin s’est établi à seulement 19,1 %, contre 68,6 % pour les hommes. Ce niveau figure parmi les plus faibles observés dans les pays à revenu intermédiaire.
Par ailleurs, près de 70 % des femmes actives travaillent dans l’économie informelle, souvent dans des activités non rémunérées ou dans le cadre d’une aide familiale. Les hommes restent, quant à eux, majoritaires dans les emplois indépendants ou salariés générant des revenus réguliers.
Selon le HCP, cette situation crée des « inégalités différées » qui apparaissent au moment du départ à la retraite. Les faibles déclarations salariales ainsi que l’irrégularité des cotisations réduisent considérablement les droits sociaux accumulés tout au long de la carrière professionnelle.
Le rapport prévoit également une transformation démographique importante. La proportion des personnes âgées de 60 ans et plus devrait passer de 9,4 % de la population en 2014 à 23,2 % en 2050. Le taux de dépendance des seniors pourrait atteindre 39,4 %, dépassant pour la première fois celui des enfants.
Cette évolution risque d’exercer une pression accrue sur les finances publiques et sur les systèmes de protection sociale, notamment dans un contexte marqué par un nombre limité de cotisants et par la persistance du travail informel.
Les écarts entre hommes et femmes restent particulièrement visibles au niveau des pensions de retraite. D’après le HCP, seulement 15 % des femmes âgées de plus de 60 ans bénéficient d’une pension, contre 37 % des hommes.
L’écart est encore plus important concernant le montant des retraites. Les pensions perçues par les femmes représentent en moyenne 11,1 % de celles des hommes, ce qui traduit des revenus de retraite largement inférieurs. Le HCP explique cette différence par l’accumulation de désavantages durant l’ensemble du parcours professionnel : accès limité à l’emploi, faibles rémunérations, emplois précaires et couverture sociale insuffisante.
Le rapport reconnaît les efforts engagés par le Maroc depuis 2021 pour généraliser la protection sociale. Toutefois, l’institution considère que ces réformes ne pourront atteindre pleinement leurs objectifs sans une transformation profonde du marché du travail.
L’élargissement de la couverture médicale et l’assouplissement des conditions d’accès à la retraite restent insuffisants si une grande partie des travailleurs continue d’évoluer dans l’informel avec des revenus instables et des cotisations irrégulières.
Le HCP souligne également le rôle déterminant de l’éducation dans la réduction des inégalités. Les femmes diplômées de l’enseignement supérieur bénéficient davantage des opportunités offertes par l’emploi formel et disposent de meilleures perspectives de retraite. À l’inverse, les femmes peu qualifiées demeurent les plus exposées au chômage et à la précarité.
Enfin, le rapport estime que le vieillissement démographique ne constitue pas le seul défi. Il met surtout en lumière des déséquilibres anciens du marché du travail marocain. Sans réformes coordonnées et structurelles, le Royaume pourrait atteindre dès 2040 un seuil critique limitant sa capacité à réduire durablement les inégalités sociales et à préserver la viabilité des systèmes de retraite.
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