La Chine verrouille l’industrie mondiale et fragilise les ambitions des pays émergents
La montée en puissance industrielle de la Chine continue de redessiner l’équilibre du commerce mondial, au point de menacer les perspectives industrielles de nombreux pays émergents, dont le Maroc. C’est le constat dressé par les économistes Shoumitro Chatterjee et Arvind Subramanian dans une étude publiée sous l’égide du Peterson Institute for International Economics. Les deux chercheurs décrivent un phénomène baptisé « China Squeeze », soit une compression progressive de l’espace industriel disponible pour les économies à revenu faible ou intermédiaire.
Selon leur analyse, la domination chinoise ne se limite plus aux secteurs technologiques avancés. Elle s’étend encore massivement aux activités manufacturières à faible valeur ajoutée, notamment le textile, l’habillement ou la chaussure, qui constituent historiquement les premiers leviers d’industrialisation pour les pays en développement. Cette situation prive des économies comme celles du Maroc, du Bangladesh, du Vietnam ou de l’Éthiopie d’opportunités d’exportation estimées à plusieurs centaines de milliards de dollars.
Les chercheurs expliquent que la puissance exportatrice chinoise repose sur trois mécanismes principaux : une concurrence agressive sur les marchés internationaux, une forte pénétration des produits chinois dans les marchés domestiques des pays émergents et un accès limité au marché intérieur chinois pour les exportateurs étrangers.
L’étude montre également que la Chine conserve une position dominante dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre alors même que son niveau de développement économique aurait dû l’amener à se repositionner vers des activités plus sophistiquées. Les auteurs estiment qu’entre 700 et 1 400 milliards de dollars de l’excédent manufacturier chinois proviennent encore de secteurs peu qualifiés comme le textile et la chaussure.
Une domination renforcée par la valeur ajoutée
L’un des principaux enseignements de l’étude concerne l’évolution de la valeur ajoutée chinoise dans les chaînes mondiales de production. Même si la part de la Chine dans les exportations brutes de produits peu qualifiés semble ralentir depuis plusieurs années, sa part en valeur ajoutée continue de progresser fortement.
Les économistes soulignent qu’en 2023, près de 65 % de la valeur ajoutée mondiale liée à certains biens manufacturés à faible qualification provenait de Chine. Cela signifie que même lorsqu’un produit final est assemblé dans un autre pays, une part croissante des composants, matériaux ou intrants reste produite en Chine.
Cette intégration croissante des chaînes de valeur réduit considérablement les marges de progression pour des pays comme le Maroc, le Vietnam ou le Bangladesh, qui espéraient attirer des activités industrielles délocalisées.
Les pays émergents sous pression
L’étude met aussi en évidence un déplacement du « China Shock » vers les économies du Sud. Après avoir fortement affecté les pays industrialisés au début des années 2000, la concurrence chinoise frappe désormais les nations émergentes de plein fouet.
Dans plusieurs pays à revenu intermédiaire, les importations de produits chinois augmentent plus rapidement que les capacités industrielles locales. Cette dynamique contribue à fragiliser l’emploi manufacturier, déjà limité dans de nombreuses économies africaines ou asiatiques.
Pour le Maroc, cette pression intervient dans un contexte où les autorités cherchent justement à renforcer l’industrialisation nationale à travers les secteurs du textile, de l’automobile ou de l’aéronautique. La concurrence chinoise pourrait ainsi compliquer la montée en puissance de certaines filières destinées à l’export.
Le yuan et les politiques industrielles pointés du doigt
Les auteurs attribuent également cette domination à des politiques économiques spécifiques menées par Pékin. Ils évoquent notamment des subventions publiques importantes, des facilités de crédit ainsi qu’une sous-évaluation persistante du yuan.
D’après les estimations citées dans l’étude, le taux de change réel de la monnaie chinoise pourrait être sous-évalué de 12 à 21 %, ce qui renforcerait artificiellement la compétitivité des exportations chinoises.
Les économistes rappellent que les salaires manufacturiers chinois sont aujourd’hui largement supérieurs à ceux observés au Maroc, en Inde ou au Bangladesh. Pourtant, malgré ce différentiel, la Chine continue de conserver une domination importante dans les secteurs industriels à faible qualification.
Un défi majeur pour l’ordre commercial mondial
Au-delà de la question chinoise, l’étude relance le débat sur l’avenir du modèle d’industrialisation des pays émergents. Pendant plusieurs décennies, des économies comme le Japon, la Corée du Sud ou la Chine elle-même ont pu se développer en récupérant progressivement les industries délaissées par les pays riches.
Aujourd’hui, ce schéma semble remis en question par le maintien de la Chine dans des segments industriels qu’elle aurait normalement dû abandonner. Pour les chercheurs, cette situation représente un défi majeur pour l’équilibre du commerce international et pour les perspectives d’emploi industriel dans les pays en développement.
Alors que les tensions commerciales se multiplient entre plusieurs régions du monde, les conclusions de cette étude pourraient alimenter les débats autour des politiques de protection industrielle, des réformes de l’Organisation mondiale du commerce et des nouvelles règles du commerce mondial.
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