Agriculture marocaine : entre informalité massive et urgence de réforme sociale
Le secteur agricole au Maroc, qui emploie plus d’un tiers de la population active, demeure caractérisé par une forte précarité du travail et une couverture sociale encore très limitée. Malgré les réformes engagées depuis plusieurs décennies, une grande partie des travailleurs ruraux reste en marge des dispositifs de protection sociale et des normes du travail décent.
Dans un entretien accordé au magazine Challenge, l’expert en droit social et relations de travail, Rachid Filali, met en lumière les déséquilibres structurels qui marquent le monde agricole. Selon lui, l’écart entre les conditions de vie rurales et urbaines illustre clairement les inégalités d’accès à l’emploi décent et aux services publics. Il rappelle que la notion de travail décent, telle que définie par l’Organisation internationale du travail (OIT), repose sur la sécurité de l’emploi, la protection sociale et des conditions de travail dignes.
Dans les économies industrialisées, le salariat constitue généralement un levier d’accès à un revenu stable et à une couverture sociale effective. En revanche, dans de nombreux pays en développement, une grande partie de la population active évolue dans l’informalité. Le monde rural marocain n’échappe pas à cette réalité : il est dominé par de très petites exploitations agricoles et par des formes d’emploi souvent non déclarées ou familiales, sans rémunération directe.
Les chiffres illustrent cette situation : sur plus de trois millions de personnes travaillant dans l’agriculture, seuls environ 100 000 travailleurs sont affiliés à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Pourtant, le principe d’égalité des droits entre les salariés agricoles et ceux des autres secteurs existe depuis 1981, ce qui met en évidence un décalage entre le cadre juridique et son application réelle.
Les employeurs, de leur côté, invoquent souvent les contraintes économiques et les spécificités du secteur agricole pour expliquer la difficulté d’application du Code du travail. Certaines organisations professionnelles plaident même pour un statut juridique particulier, mieux adapté aux réalités du terrain. Toutefois, le Code du travail de 2004 a déjà intégré l’agriculture dans son champ d’application, tout en prévoyant certaines dérogations limitées.
Pour Rachid Filali, cette intégration constitue un levier essentiel de modernisation du secteur, car elle permettrait de renforcer la protection des travailleurs tout en améliorant la compétitivité des exploitations agricoles, notamment dans leur intégration aux chaînes de valeur internationales. Il souligne cependant que le caractère impératif de nombreuses dispositions du Code limite les marges de flexibilité et freine le développement de la négociation collective.
Face à ces contraintes, plusieurs pistes sont envisagées, dont la mise en place d’une loi spécifique ou l’introduction de dérogations ciblées lors d’une future réforme du Code du travail. L’objectif serait d’identifier les règles les plus difficiles à appliquer dans le secteur agricole et de mieux adapter le cadre juridique aux réalités du terrain.
Enfin, l’expert insiste sur un point central : les normes du travail actuelles sont historiquement inspirées du modèle industriel, ce qui rend leur application parfois inadaptée aux spécificités du monde agricole. Il cite à titre de comparaison certaines conventions internationales, qui introduisent davantage de flexibilité dans d’autres secteurs. Pour lui, une réforme efficace passe avant tout par une meilleure définition des emplois agricoles et une reconnaissance claire des contraintes propres à ce secteur stratégique.
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