Avocat au Maroc : une filière rentable qui assèche les nappes phréatiques
Alors que le Maroc traverse une période prolongée de stress hydrique, la montée en puissance de la filière de l’avocat interroge de plus en plus sur ses coûts réels. Derrière les bons résultats à l’export, estimés à près de 58 000 tonnes expédiées vers les marchés internationaux, se pose une question centrale : celle de la soutenabilité d’une culture fortement consommatrice d’eau dans un pays structurellement exposé à la sécheresse.
Longtemps dominée par les agrumes, les tomates ou encore les fruits rouges, l’agriculture marocaine tournée vers l’exportation a vu l’avocat s’imposer progressivement comme une culture hautement rentable. Portée par une demande européenne croissante, sa production s’est développée rapidement au cours de la dernière décennie, dans un contexte pourtant marqué par l’intensification des épisodes de sécheresse et la baisse des ressources hydriques.
Une culture gourmande en eau dans des zones déjà fragiles
Selon le professeur Mohamed Taher Sraïri, spécialiste des systèmes agricoles durables, l’essor de cette filière doit être analysé à travers son impact direct sur les ressources en eau. La culture de l’avocat reste concentrée dans certaines zones du nord et du centre du pays, notamment entre Larache et Lamnasra, ainsi qu’entre Sidi Allal Bahraoui et Tiflet.
« La surface dédiée reste relativement limitée, autour de 12 000 hectares, mais elle a doublé en dix ans », souligne-t-il.
Cette expansion s’accompagne d’une forte pression hydrique. En moyenne, un hectare d’avocatiers peut nécessiter jusqu’à 15 000 m³ d’eau par an. Dans des régions où les précipitations naturelles sont insuffisantes, l’irrigation devient indispensable, accentuant ainsi la dépendance aux nappes phréatiques.
Pour l’expert, cette dynamique peut entraîner des déséquilibres préoccupants : les pompages dépassent parfois la capacité de renouvellement des ressources souterraines, fragilisant durablement les écosystèmes locaux.
Des chiffres contestés mais des tensions bien réelles
Le chiffre souvent avancé d’environ 1 000 litres d’eau pour produire un kilo d’avocats est régulièrement débattu. Selon les spécialistes, il varie fortement selon les méthodes agricoles utilisées, les types de sols et les conditions climatiques.
Certaines exploitations adoptent une irrigation intensive pour sécuriser les rendements, surtout lors des épisodes de chaleur extrême. Ces vagues de chaleur, de plus en plus fréquentes, compliquent d’ailleurs la floraison et augmentent la vulnérabilité des plantations.
Dans ce contexte, la consommation d’eau devient non seulement un enjeu technique, mais aussi un facteur de risque économique pour les producteurs.
Exportations agricoles et arbitrages environnementaux
La croissance des exportations d’avocats place le Maroc face à un dilemme structurel : comment concilier performance agricole à l’international et préservation des ressources naturelles locales ?
Pour Mohamed Taher Sraïri, la réflexion doit dépasser la seule logique de rentabilité économique.
« Il s’agit aussi de durabilité des ressources, de résilience climatique, d’emplois et de fertilité des sols », rappelle-t-il.
Les six dernières années de sécheresse ont mis en évidence les limites des systèmes agricoles fortement dépendants de l’irrigation. Dans ce cadre, les pouvoirs publics ont d’ailleurs suspendu les subventions aux nouvelles plantations d’avocats depuis 2022, signe d’une prise de conscience des tensions croissantes sur l’eau.
Vers une reconfiguration du modèle agricole
Au-delà du cas de l’avocat, c’est l’ensemble du modèle agricole marocain qui se retrouve interrogé. Entre impératifs d’exportation, souveraineté alimentaire et pression climatique, les choix à venir seront structurants.
Dans un contexte de raréfaction de l’eau, la question n’est plus seulement de produire davantage, mais de produire autrement. L’avenir de filières comme celle de l’avocat dépendra ainsi de la capacité du pays à arbitrer entre gains économiques à court terme et préservation d’une ressource vitale déjà sous tension.
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