Paiement instantané au Maroc : le prochain défi sera celui des usages
Le Maroc dispose désormais de nombreuses briques nécessaires au développement du paiement instantané : infrastructures interopérables, réglementation en évolution, établissements de paiement et écosystème fintech. Pourtant, l’adoption reste en retrait par rapport aux capacités disponibles. Lors de la 11e édition des MFC Talks, les acteurs du secteur ont convergé vers une même idée : la prochaine étape ne consistera plus à construire les rails, mais à convaincre les Marocains et les commerçants de les emprunter au quotidien.
Le Maroc entre dans une nouvelle phase
Le paiement instantané n’est plus un sujet purement technologique au Maroc. Les infrastructures existent, les acteurs se multiplient et le cadre réglementaire s’est progressivement structuré. Reste désormais à transformer ces avancées en habitudes de consommation.
C’est autour de cette problématique que s’est tenue la 11e édition des MFC Talks, organisée par le Morocco Fintech Center en partenariat avec Hightech Payment Systems (HPS). Les échanges ont réuni régulateurs, opérateurs technologiques, établissements de paiement et fintechs autour des perspectives offertes par les paiements instantanés.
Pour Mohamed Horani, PDG de HPS, l’évolution du secteur repose sur l’interaction entre trois composantes : la technologie, le marché et la réglementation. Le développement simultané du paiement instantané, de l’open banking, de l’intelligence artificielle, des stablecoins et des monnaies numériques de banque centrale pourrait progressivement modifier la manière dont les transactions sont conçues et exécutées.
Dans cette transformation, l’enjeu pour le Maroc consiste moins à créer de nouvelles infrastructures qu’à développer les services capables de s’appuyer sur celles qui existent déjà.
Des infrastructures disponibles, mais encore sous-utilisées
La maturité d’un marché des paiements ne se mesure pas uniquement au nombre de solutions disponibles. Elle dépend surtout de leur utilisation réelle.
Hanae Ben Driss, directrice générale de Switch Al Maghrib, a rappelé que le Royaume avait engagé relativement tôt la construction d’un environnement favorable au paiement mobile interopérable. Des Wallets sont disponibles, les infrastructures sont en place et les différents acteurs disposent d’un cadre permettant leur fonctionnement.
Mais la possession d’un Wallet ne signifie pas nécessairement qu’il est utilisé régulièrement. Le véritable indicateur se trouve dans le nombre d’utilisateurs actifs, la fréquence des transactions, les montants échangés et la densité du réseau d’acceptation chez les commerçants.
Le défi consiste donc désormais à augmenter le volume des transactions numériques et à faire entrer ces solutions dans les habitudes quotidiennes.
Le commerçant au centre de la transformation
Pour accélérer cette adoption, la question du commerçant apparaît déterminante. Les raisons traditionnellement invoquées pour expliquer les réticences au paiement numérique — commissions ou considérations fiscales notamment — ne suffisent pas à expliquer toutes les résistances.
Pour un petit commerçant, la rapidité avec laquelle l'argent encaissé devient disponible peut être un élément essentiel. Le cash présente l’avantage d’être immédiatement mobilisable pour acheter des marchandises ou régler un fournisseur.
Le paiement électronique doit donc proposer une contrepartie suffisamment concrète : disponibilité rapide des fonds, meilleure gestion de trésorerie, suivi simplifié des opérations ou rapprochement automatisé.
Mustapha Badr-Ezzaman, directeur général de Vantage Payment Systems, a notamment souligné que les besoins différaient selon la taille et l’activité des entreprises. Un petit commerce et une grande enseigne n’attendent pas nécessairement les mêmes services.
Cette diversité pourrait faire évoluer le rôle des acquéreurs, qui seraient amenés à proposer une palette plus large de services autour de la gestion des flux plutôt que de se limiter à l’acceptation des paiements par carte.
Réduire la complexité au point de vente
La multiplication des moyens de paiement ne doit toutefois pas créer de nouvelles contraintes pour les commerçants.
Carte bancaire, Wallet, QR code ou virement instantané doivent pouvoir être intégrés dans des parcours simples. L’objectif est notamment d’éviter que chaque moyen de paiement nécessite un équipement, une interface ou une procédure différente.
Dans ce contexte, le SoftPOS, qui permet d’utiliser certains smartphones compatibles NFC comme terminaux de paiement, pourrait contribuer à élargir l’acceptation numérique, notamment auprès des petits commerçants.
Mais cette évolution dépendra également du niveau d’équipement des utilisateurs et de la capacité des solutions à rester simples à utiliser.
L’instantanéité doit aussi concerner l’expérience client
La rapidité d’une transaction ne dépend pas uniquement de l’infrastructure qui se trouve derrière le paiement. Elle dépend aussi de l’expérience vécue par l’utilisateur.
Un parcours d’authentification trop lourd peut ainsi réduire l’intérêt d’un paiement instantané, particulièrement pour les petits montants. Lorsque l’utilisateur doit attendre un code envoyé par SMS avant de finaliser une opération de faible valeur, la promesse de simplicité perd une partie de son intérêt.
La gestion du risque pourrait donc être davantage proportionnée au montant et au niveau de risque de la transaction, avec des technologies comme la biométrie pouvant contribuer à fluidifier certaines opérations.
Les fintechs invitées à partir des besoins
Pour Ismael Belkhayat, fondateur et directeur général de Chari, la question doit être abordée dans l’autre sens : plutôt que de chercher à imposer un Wallet, il faut identifier un problème concret auquel une solution de paiement peut répondre.
L’exemple de la mobilité à Marrakech illustre cette approche. Dans le modèle évoqué lors des échanges, un chauffeur peut recevoir rapidement sur son Wallet la part qui lui revient après une course payée par carte. Le service répond ainsi à un besoin de trésorerie immédiate.
Le Wallet devient alors un moyen et non une finalité. Une fois adopté pour un besoin précis, il peut progressivement être utilisé pour d’autres services, comme la recharge téléphonique ou le règlement de factures.
Cette logique pourrait constituer l’un des leviers d’expansion des paiements numériques : proposer des services utiles d’abord, puis faire du paiement une composante naturelle du parcours.
Construire sur les infrastructures existantes
Cette approche ouvre également un espace important pour les fintechs. Plutôt que de reproduire les infrastructures déjà construites par les acteurs établis, les jeunes entreprises peuvent développer des services spécialisés venant se greffer sur cet environnement.
Pour Ismael Belkhayat, une meilleure ouverture des infrastructures permettrait notamment aux fintechs de se concentrer sur l’expérience utilisateur et sur des problématiques sectorielles précises.
Les systèmes de caisse, la restauration, la mobilité ou encore les bornes de commande pourraient ainsi devenir des terrains d’expérimentation pour de nouveaux services de paiement.
Cette complémentarité suppose cependant une coopération plus étroite entre les acteurs historiques et les nouveaux entrants, notamment sur les questions de conformité, de certification et d’accès aux réseaux.
Bank Al-Maghrib veut accompagner la structuration du marché
Le régulateur joue, de son côté, un rôle central dans cette évolution.
Fadwa Jouali, directrice adjointe des systèmes et moyens de paiement à Bank Al-Maghrib, a présenté la Banque centrale comme un acteur de structuration de l’écosystème, au-delà de sa fonction réglementaire.
Après une première étape consacrée à la mise en place des règles, des infrastructures et de l’interopérabilité, le marché entre dans une phase où la question des usages devient centrale.
L’objectif consiste notamment à rendre les différents moyens de paiement plus lisibles pour les utilisateurs et à réduire la fragmentation des parcours.
La confiance, condition indispensable de l’adoption
La progression du paiement instantané passe enfin par la sécurité. La lutte contre la fraude ne peut pas reposer uniquement sur les systèmes automatisés de détection.
Une partie des attaques repose sur l’ingénierie sociale et sur la manipulation des utilisateurs. La sensibilisation du public devient donc un complément indispensable aux dispositifs technologiques.
La gestion des incidents constitue également un élément déterminant. Lorsqu’un utilisateur rencontre un problème et ne sait pas clairement vers quel interlocuteur se tourner ou dans quel délai son litige sera traité, la confiance dans le paiement numérique peut rapidement s’éroder.
Le développement du paiement instantané au Maroc se joue ainsi sur plusieurs fronts à la fois : technologie, simplicité, disponibilité des fonds, acceptation commerciale, sécurité et qualité du service après transaction.
Le pays dispose désormais d’une partie importante des infrastructures nécessaires. La prochaine étape sera de transformer cette avance technologique en usages réguliers, en faisant du paiement numérique une réponse naturelle aux besoins des particuliers comme des entreprises.
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