Afrique-Chine: la percée silencieuse du yuan dans les échanges du continent
La montée en puissance du yuan dans les échanges internationaux franchit une nouvelle étape en Afrique. À travers une série de mesures commerciales, financières et monétaires annoncées au cours des dernières semaines, la Chine accélère l’intégration de sa devise dans les transactions avec le continent africain. Cette stratégie, qui combine suppression de droits de douane, instruments de financement et infrastructures de paiement, dessine progressivement un nouvel environnement économique dans lequel plusieurs pays africains occupent déjà une place centrale.
En avril 2026, les échanges extérieurs chinois réglés en yuan ont atteint 4.380 milliards de yuans, soit une progression de 14 % sur un an. Une partie croissante de ces flux concerne désormais l’Afrique, où plusieurs États adoptent progressivement la monnaie chinoise pour leurs opérations commerciales, leurs financements ou encore la gestion de leur dette.
Le tournant s’est accéléré le 1er mai 2026 lorsque Pékin a supprimé l’ensemble des droits de douane appliqués aux importations provenant de 53 pays africains. Quelques semaines plus tard, lors du Forum de Lujiazui à Shanghai, la Banque populaire de Chine a dévoilé de nouveaux mécanismes destinés à renforcer l’utilisation internationale du yuan et à faciliter son accès pour les banques centrales et les institutions financières étrangères.
Cette stratégie repose sur une logique claire : réduire les coûts de transaction, limiter les risques liés aux fluctuations du dollar et renforcer les liens économiques entre la Chine et ses partenaires africains.
Le Maroc, un partenaire stratégique dans la nouvelle équation
Parmi les bénéficiaires de la suppression tarifaire figure le Maroc, dont les exportations vers la Chine sont principalement constituées de phosphates et de produits dérivés. Si les échanges restent marqués par un important déséquilibre commercial en faveur de Pékin, cette ouverture pourrait offrir aux exportateurs marocains de nouvelles opportunités sur le marché chinois.
Les exportations de phosphates marocains ont atteint près de 99,8 milliards de dirhams en 2025, en hausse de 14,6 %. L’accès facilité au marché chinois pourrait soutenir davantage cette dynamique et contribuer à réduire progressivement le déficit commercial bilatéral.
Sur le plan financier, le Royaume pourrait également tirer profit du développement des règlements en yuan. Les nouveaux instruments mis en place par Pékin offrent aux entreprises exportatrices la possibilité de diversifier leurs modes de paiement et de limiter leur dépendance au dollar. Cette évolution s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification des sources de financement, illustrée notamment par la récente levée de 2,25 milliards d’euros sur les marchés internationaux.
Par ailleurs, le Maroc renforce son rôle de plateforme industrielle et logistique reliant l’Afrique, l’Europe et la Chine. Les investissements chinois dans les secteurs automobile et des véhicules électriques témoignent de cette position stratégique.
Le Kenya, laboratoire africain du yuan
Le Kenya apparaît aujourd’hui comme l’un des exemples les plus avancés de l’utilisation de la monnaie chinoise en Afrique.
Les exportations agricoles vers la Chine, notamment les avocats, connaissent une croissance spectaculaire. Dans le même temps, plusieurs banques kényanes ont commencé à proposer des instruments financiers libellés en yuan afin de réduire les coûts de conversion pour les entreprises.
L’élément le plus significatif reste toutefois la conversion de plusieurs prêts chinois, initialement contractés en dollars, vers le yuan. Cette opération permet au pays de réduire sa charge d’intérêts tout en renforçant l’utilisation de la devise chinoise dans ses engagements financiers.
L’Afrique du Sud ouvre la voie avec le système CIPS
L’Afrique du Sud joue un rôle majeur dans l’infrastructure financière de cette transformation. Standard Bank est devenue la première banque commerciale africaine connectée au système chinois de paiement transfrontalier CIPS.
Cette plateforme permet de réaliser des transactions internationales en yuan sans passer systématiquement par les circuits traditionnels dominés par le dollar. En quelques mois seulement, plusieurs centaines de millions de dollars de transactions ont déjà été traitées via ce réseau.
Même si le CIPS ne rivalise pas encore avec les systèmes mondiaux historiques, il constitue un outil stratégique pour accompagner l’internationalisation de la monnaie chinoise.
Zambie, Nigeria et Togo : des approches complémentaires
La Zambie a choisi une voie originale en acceptant certaines taxes et redevances minières en yuan. Cette décision facilite le remboursement de sa dette envers la Chine tout en réduisant son exposition aux variations des taux de change.
Au Nigeria, l’intérêt pour le yuan s’explique principalement par le développement des échanges commerciaux avec la Chine. Les autorités économiques considèrent cette évolution comme un moyen de diversifier les monnaies utilisées dans le commerce international et de limiter la dépendance au billet vert.
Le Togo, à travers Ecobank, participe quant à lui au développement de solutions de paiement permettant des règlements directs entre le yuan et les monnaies africaines. Grâce à sa présence dans plus de trente pays du continent, le groupe bancaire pourrait jouer un rôle déterminant dans la diffusion de ces nouveaux mécanismes financiers.
Une stratégie globale portée par Pékin
Au-delà des mesures commerciales, la Chine met en place un écosystème complet destiné à soutenir l’expansion du yuan. Nouveaux instruments de liquidité, développement du yuan numérique, ouverture accrue des marchés financiers et modernisation des infrastructures de paiement s’inscrivent dans une stratégie cohérente de long terme.
L’objectif affiché n’est pas nécessairement de remplacer le dollar à court terme, mais de proposer une alternative crédible aux partenaires économiques de la Chine. Pour les pays africains, cette diversification peut représenter une opportunité de réduire certains coûts financiers et de renforcer leurs échanges avec la deuxième puissance économique mondiale.
Une transformation progressive mais structurante
La progression du yuan en Afrique ne résulte pas d’une décision unique, mais d’une accumulation de mesures concrètes : conversion de dettes, paiements commerciaux en monnaie chinoise, connexions bancaires au CIPS, facilités de financement et avantages tarifaires.
Le phénomène reste encore loin de remettre en cause la domination mondiale du dollar. Toutefois, l’ampleur croissante des échanges sino-africains et la multiplication des mécanismes favorisant l’usage du yuan témoignent d’une évolution profonde des relations économiques entre la Chine et le continent.
Pour les gouvernements, les banques centrales et les entreprises africaines, le défi consiste désormais à s’adapter à un environnement financier dans lequel la devise chinoise occupe une place de plus en plus importante. La question n’est plus de savoir si le yuan gagnera du terrain en Afrique, mais jusqu’où cette progression pourra transformer les équilibres commerciaux et financiers du continent.
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