Facebook et TikTok, moteurs d’une dynamique migratoire vers Sebta
Les événements migratoires observés à la frontière entre le Maroc et Sebta à la fin du mois de juillet 2026 continuent de susciter des interrogations sur le rôle joué par les réseaux sociaux. Une analyse de la chercheuse marocaine Myriam Cherti, du Centre on Migration, Policy and Society (COMPAS) de l’Université d’Oxford, met en avant un phénomène complexe, à mi-chemin entre initiatives individuelles et dynamique collective amplifiée par les plateformes numériques.
Dans une tribune publiée par Bloomberg, la spécialiste estime que l’ampleur des mouvements ne peut pas être expliquée uniquement par l’existence d’une organisation centralisée. Les réseaux sociaux, et notamment leurs mécanismes de recommandation et de diffusion, auraient contribué à transformer une multitude de décisions personnelles en une mobilisation collective.
Une précédente étude comme point de comparaison
Pour étayer cette analyse, Myriam Cherti s’appuie sur une recherche consacrée à une mobilisation migratoire survenue vers Sebta en septembre 2024. Cette étude avait examiné 180 publications ayant rencontré une forte audience sur Facebook, TikTok, X et Reddit.
Plus de 80 % des contenus étudiés étaient rédigés en darija marocaine, ce qui témoignait d’une communication largement ancrée dans le contexte local. Facebook et TikTok apparaissaient comme les principaux vecteurs de diffusion des informations et des témoignages, tandis que X et Reddit étaient davantage utilisés pour commenter et débattre des événements.
Les publications analysées présentaient des récits de tentatives de passage, des informations sur les déplacements des forces de sécurité, des discussions relatives aux procédures espagnoles et des avertissements concernant les dangers liés aux traversées. Elles reflétaient également des frustrations sociales et économiques déjà présentes chez une partie des utilisateurs.
Une mobilisation amplifiée par les algorithmes
L’étude ne concluait pas à l’existence d’une campagne de propagande organisée à grande échelle. Certains mécanismes observés pouvaient toutefois donner l’apparence d’une mobilisation coordonnée.
La diffusion d’une date précise, l’apparition de comptes à rebours, la répétition de slogans et la circulation massive de certaines images ont contribué à renforcer le sentiment d’appartenance à une action collective. L’activité numérique avait notamment atteint son niveau le plus élevé le 15 septembre 2024.
Selon Myriam Cherti, des mécanismes comparables auraient pu être observés durant l’été 2026. Des publications affirmant, à tort, que la frontière était ouverte auraient circulé rapidement. D’autres messages auraient également présenté de manière exagérée les conséquences d’une décision récente de la Cour suprême espagnole concernant les garanties procédurales applicables aux migrants arrivant par voie maritime.
Les images comme facteur d’entraînement
Le rôle des images semble avoir été particulièrement important. Les vidéos montrant des personnes parvenues à atteindre Sebta ont pu renforcer, chez certains internautes, l’impression que le passage était réalisable.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a, de son côté, accusé les réseaux de trafic de migrants d’avoir exploité la situation en diffusant des informations trompeuses. Cette dimension souligne les difficultés rencontrées par les autorités face à une circulation extrêmement rapide de contenus parfois inexacts.
La chercheuse souligne cependant qu'il faut distinguer l’amplification numérique d’une véritable organisation centralisée. Les réseaux sociaux peuvent faciliter la synchronisation des comportements sans qu’un acteur unique ne dirige nécessairement l’ensemble du mouvement.
Des interrogations sur le dispositif frontalier
Au début de la crise, certains observateurs ont également estimé que l’intervention des forces marocaines chargées de la surveillance de la frontière semblait moins importante que lors d’autres épisodes.
Cette perception a alimenté des spéculations concernant une éventuelle instrumentalisation politique de la migration. Myriam Cherti appelle toutefois à la prudence : l’existence de changements dans le dispositif sécuritaire ne constitue pas, en elle-même, une preuve d’une décision officielle visant à faciliter les départs.
L’analyse invite ainsi à éviter les explications trop simplistes d’un phénomène qui combine facteurs sociaux, économiques, politiques, sécuritaires et numériques.
Un récit numérique qui évolue avec la réalité
Le contenu diffusé sur les réseaux sociaux a également changé au cours de la crise. Les premières vidéos présentant les arrivées à Sebta comme une réussite ont progressivement été accompagnées de témoignages plus préoccupants.
Des personnes présentes dans l’enclave espagnole ont fait état de difficultés rencontrées sur place, tandis que les recherches de personnes disparues et les appels à obtenir des informations sur leurs proches se sont multipliés.
Cette évolution illustre la manière dont les réseaux sociaux peuvent d’abord donner de la visibilité à une opportunité perçue comme accessible avant de diffuser, dans un second temps, les conséquences et les difficultés liées à cette mobilité.
Des frustrations qui précèdent les réseaux sociaux
Pour Myriam Cherti, Facebook et TikTok n’ont pas créé à eux seuls le désir de migrer. Ils ont surtout amplifié des frustrations sociales et économiques existantes.
La situation des jeunes constitue notamment un élément important de cette analyse. Les difficultés d’accès à l’emploi, les perspectives limitées et le sentiment de manque d’opportunités peuvent contribuer à nourrir les projets de départ.
Les plateformes numériques interviennent alors comme des accélérateurs : elles permettent de partager rapidement des informations, de rendre visibles certaines expériences et de créer l’impression qu’un mouvement collectif est en cours.
Une nouvelle dimension de la question migratoire
L’analyse consacrée à Sebta met ainsi en évidence une transformation de la question migratoire à l’ère numérique. Les mobilisations ne nécessitent pas nécessairement une organisation centralisée pour prendre une ampleur importante. Une information erronée, une vidéo largement relayée ou un récit présenté comme une réussite peuvent suffire à influencer les perceptions et les décisions individuelles.
Le phénomène observé à Sebta souligne donc l’importance de mieux comprendre le fonctionnement des plateformes numériques dans les contextes migratoires. Il rappelle également que les réseaux sociaux ne constituent pas la cause unique des mouvements de population, mais peuvent jouer un rôle majeur dans leur accélération et leur amplification.
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